KÉNOSE - mai 4/5
Votre bulletin de curation de la presse.
Cette semaine, nous plongeons dans les égouts de la modernité, les diables de la pensée russe, un cardinal poète et les déserteurs de Borges, entre autres.
Cloaca Maxima - anonyme, Lundi Matin
30 minutes de lecture
L’article en une phrase : Un essai-fleuve qui fait de l’égout, la cloaca maxima romaine, la métaphore d’un monde dont il faut chercher la vérité au-dessous : sous l’espoir, sous la démocratie, sous notre liberté plastifiée.
La citation à retenir :
« Ce monde veut nous libérer de la vie. »
Pourquoi il faut le lire : On ne lit plus beaucoup de textes comme celui-ci, pleins d’une érudition rageuse. C’est la « terreur effrayante » du visage de Maïakovski quand « il est parfaitement calme ».
En six mouvements, l’auteur descend les paliers d’un monde qu’il estime faux. Un monde sans usines où le travail est partout, où les commissariats sont invisibles mais la surveillance généralisée, où Dieu est mort et subsiste une moraline à quelques sous - ce qui a disparu demeure. Notre époque est toute hantée de spectres. Et la démocratie, par son double mouvement de négation de la violence qui la fonde et de sanctification de l’équivalence qu’elle accorde aux positions « acceptables » en son sein, réduit la liberté à un interstice se réduisant peu à peu à zéro. Les citations, empruntées ou chapardées, de Ferrari à Adorno en passant par Vaché, Cesarano et Tronti, forment l’ossature même de l’argumentation, la pensée est fragmentaire comme la vie, et s’exprime par des voix éteintes.
On lui reprochera sans doute, et il le reconnaît lui-même, qu’il y a toujours « quelque coquetterie » à convoquer la guerre civile depuis les tranchées sans ratures du texte imprimé. L’unité du monde n’est peut-être pas une prison. La soif d’extériorité est aussi un symptôme.
Le démon de Soloviev - La conscience de Staline, Kojève et la philosophie russe - Rambert Nicolas, Bibliothèque des Idées - Gallimard
30 minutes de lecture
L’article en une phrase : Un plongeon dans la philosophie russe, passée de la quête du salut au crime soviétique.
La citation à retenir :
« Kojève revendiquait avec sa Sophia ce devant quoi Soloviev avait plié : l’enfantement de l’humanité dans l’affirmation d’une liberté doublement diabolique, à savoir insensée sur le plan biologique (c’est-à-dire dans le meurtre gratuit ou une tentative de meurtre, suivie de l’asservissement de son prochain) et impie sur le plan de la pensée, puisqu’elle va jusqu’à être volontairement, consciemment et définitivement – on pourrait ajouter fièrement – théomaque et déicide, puisqu’elle va jusqu’à refuser la providence comme une aliénation de l’humanité envers la vie.
Bref, Kojève fait sienne une liberté de diable, une liberté infernale, celle-là même qui avait démuni Soloviev. »
Pourquoi il faut le lire : Dans la continuité de notre dialogue avec le père de la philosophie russe, Vladimir Soloviev, (relire Kénose, avril 2/4), Rambert remonte la généalogie d’une obsession russe. Pour Berdiaev, c’est une spécificité religieuse du pays ; ce n’est pas le diable qui terrifie les Russes mais le mal qui revêt l’apparence du bien. Boukharine, funeste dignitaire soviétique, se demandait à treize ans s’il n’en était pas l’incarnation. Dostoïevski lui-même prête à Soloviev les traits d’Ivan Karamazov, le frère qui doute, autant que ceux de ce pauvre Aliocha. Toute une culture qui pensait le pire pendant que l’Europe pensait le doux.
Ce qui frappe quand on lit Soloviev à travers Rambert, c’est la part lumineuse de cette tradition. Sa philosophie est d’une tendresse christique, c’est une humanité qui n’existe que comme support d’une vie qu’elle ne possède pas. Une pensée du soin, presque écologique avant l’heure. Et puis, à la fin de sa vie, il comprit la tragédie, que cette humanité-là pouvait choisir exactement l’inverse.
Kojève hérite du chantier laissé en plan, mais inversé terme à terme. Là où Soloviev reculait devant le constat que l’homme pouvait fièrement choisir le mal, Kojève l’embrasse. Il appelait ça “se faire la conscience de Staline”, et derrière la provocation se trouve le programme philosophique d’un empire.
Les quatre familles qui votent RN - Antoine Bristielle, Fondation Jean Jaurès
25 minutes de lecture
L’article en une phrase : Deux piliers de l’électorat, fidèles au RN, l’emmènent au second tour ; les deux restants, encore circonstanciels, le porteront au pouvoir s’ils deviennent acquis.
La citation à retenir :
« Autrement dit, au-delà du vote effectif, c’est bien dans l’espace des possibles électoraux que le RN s’impose comme une option centrale. […] 45% des électeurs français déclarent aujourd’hui une probabilité d’au moins 50% de voter pour le RN lors de prochaines échéances électorales. »
Pourquoi il faut le lire : On connaît les deux piliers du vote RN : les déclassés du Nord et les retraités du Sud, alliés par le même bouc-émissaire de l’étranger, mais éloignés dans leur vision économique. C’est la fameuse différence entre Marine Le Pen et Marion Maréchal, explicite depuis les régionales de 2015.
Ces deux électorats ne suffisent pas à faire élire le RN, et les succès électoraux ou sondagiers récents du parti tiennent à deux autres populations se rapprochant progressivement du RN : la classe moyenne non-politisée du pays entier et les urbains aisés de droite cherchant un nouveau champion.
Si cette première population est clé pour faire élire le RN, cette deuxième sera celle qui rendra le parti hégémonique à droite, et pourra le faire durer.
Notons tout de même un biais inexpliqué de l’auteur. Lorsqu’il s’agit des deux populations plus pauvres, il insiste sur leur forte adhésion à l’idée comme quoi les politiques ne s’intéressent pas à eux, mais omet de relever que ce même sentiment est encore plus répandu chez les deux populations plus riches de l’électorat réel et potentiel du RN. Ceci crédibilisant la thèse d’un vote au moins en partie contestataire, que l’auteur ne veut pas mettre en avant.
Pour aller plus loin : Quand le déclin des services du quotidien favorise l’extrême droite par Julie Carriat et Sylvia Zappi, Le Monde. Quand les politiques font semblant de ne pas comprendre que certains symboles sont plus importants que leur seule fonction technique, comme l’éclairage public la nuit, le ramassage des ordures à domicile ou la subsistance de bars-tabacs, ce sont autant de flèches en plus dans le carquois du discours nostalgique du RN.
La foi dans l’art du cardinal poète - Clément Chys et Gilles Raynaldy, M Le Monde
10 minutes de lecture
L’article en une phrase : Voilà l’héritage du Pape François, inspirant et exaltant, que l’on soit fidèle ou non.
La citation à retenir :
« En avril 2024, le pavillon du Saint-Siège avait pris place dans la prison pour femmes de la Giudecca, langue de terre située face à l’île principale de la ville. Sur le bâtiment, le célèbre plasticien italien Maurizio Cattelan avait peint deux pieds nus, allusion directe à ceux des indigents lavés par le Christ. Des détenues guidaient ensuite les visiteurs dans le centre de détention, où les œuvres d’une dizaine d’artistes étaient exposées. Nombre d’entre eux en étaient sortis bouleversés. »
Pourquoi il faut le lire : La création du dicastère pour la culture et pour l’éducation est un moment fondateur de l’école bergoglienne, qu’on espère durable et influente au Vatican. Le remarquable José Tolentino de Mendonça, cardinal poète portugais placé à sa tête dès sa création, œuvre depuis 4 ans pour diffuser l’humanisme et la parole du Christ par la culture, ouvrant des portes entre l’Eglise et des mondes qui lui semblaient hostiles.
Comme il le dit si bien, « toute création est une prière, une connexion avec l’invisible, un don absolu et gratuit à l’humanité », peu importe que l’on communie.
Beyond Neoliberalism? Ideology, Policy, Regime, Class - Nathan Sperber, New Left Review
25 minutes de lecture
L’article en une phrase : Le néolibéralisme est mort comme doctrine et comme aspiration, mais le régime d’accumulation qu’il a engendré demeure.
La citation à retenir :
“There is no organic crisis to speak of. The accumulation regime is solidly entrenched, and faring well on its own terms. It is not the case that the old is dying and the new cannot be born. The new is already busy replacing the old, only this process is unfolding gradually, bereft of doctrine and theoretical coordinates, shepherded by the establishment and conforming with the interests of the already privileged.”
Pourquoi il faut le lire : Depuis 2008, le débat tourne en rond entre fossoyeurs et embaumeurs du néolibéralisme. Nathan Sperber le clarifie en distinguant trois niveaux.
Le discours, d’abord : plus personne - ni Trump, ni Macron, ni même Meloni - ne parle comme dans les années 1990 ; souveraineté, résilience et protection ont remplacé ouverture, dérégulation et libre-échange. Les politiques publiques, ensuite : interventionnisme étatique à une échelle inédite, du quantitative easing massif aux prises de participation publiques dans Intel ou US Steel, en passant par les plans industriels qui prolifèrent à Washington et font frissonner d’excitation à Bruxelles. Le régime d’accumulation, enfin : celui-là bouge peu. Fiscalité, financiarisation, shareholder value, mondialisation des chaînes de valeur - l’infrastructure économique réelle reste celle du dernier quart du XXe siècle, et elle tourne sans avoir besoin qu’on croie encore à sa doctrine.
Sauf que cette nouvelle rhétorique souverainiste - réindustrialisation, autonomie stratégique, protection - s’exécute dans une grammaire restée intégralement financière. On parle souveraineté, on pratique le de-risking. Alors que nos économies convulsent, la richesse du top 1% américain a crû de 40% en valeur réelle sur la seule première moitié des années 2020. Mais qu’importe : « l’absence d’un paradigme cohérent peut gêner les universitaires ; les accumulateurs de capital s’en accommodent très bien. »
L’IA générative dépasse les étudiant(e)s… et après ? David Monniaux, Le Club de Mediapart
15 minutes de lecture
L’article en une phrase : Quelques paragraphes d’une idée franche qui situe l’homme sous sa machine.

La citation à retenir :
« Elle m’a fourni un texte inédit en français du XVe siècle, transcrit mais gardé en orthographe d’époque, et je l’ai rentré dans une IAGen en ligne disponible sur abonnement professionnel, avec comme consigne ‘’Faites un commentaire historique de ce texte, comme on l’attendrait d’un étudiant ç l’université’’ .» (sic)
Pourquoi il faut le lire : L’IA semble avoir condamné tout commentateur à l’état de folie. Il se fait rare d’en entendre parler sans fantasmes ni caricatures passionnées. Ce billet sagace et bref propose un exercice simple : demander à une IA générative l’exégèse littéraire d’un texte médiéval, pour lequel aucune ressource n’est disponible en ligne.
Le prompt, d’une simplicité confondante et qui comporte une erreur de frappe, suffit à troubler deux professeurs d’université.
Imaginez un outil tel qu’il suffise de ne pas en comprendre le fonctionnement pour produire sans complexité une pensée originale et articulée. Imaginez que la sélection universitaire repose sur la formation d’esprits originaux et articulés.
Mentions honorables
Story of the Warrior and the Captive par Jorge Luis Borges. Deux conversions en miroir : un barbare lombard qui déserte pour Ravenne ; une Anglaise en Patagonie qui refuse de revenir parmi les siens. En quelques pages, Borges épuise la question de ce qui fait basculer une vie d’un monde à l’autre.
Exposing a global ‘rape academy’ par Saskya Vandoorne et al., CNN. Plongée effroyable chez les pires immondices que Dominique Pelicot ait inspirées.
Merci de nous lire, et de lire les autres.
Bon dimanche - nous sommes faits de sentiments - et à la semaine prochaine.








